Entrevue


L'action de La remontée du fleuve se déroule entièrement à Nice. Or, si l'on examine l'ensemble de vos romans, je ne parle ni de vos pièces de théâtre, ni de vos nouvelles, on constate qu'ils ont tous pour décor une ville méditerranéenne : Alger ou Oran, Barcelone ou Naples, sans compter les environs de Cagliari, en Sardaigne pour Cela s'appelle l'aurore. Est-ce là un choix délibéré ?

Je ne me suis pas fixé une telle gageure. Elle ressemblerait alors, au moins par sa gratuité à celle de Pierre Benoit, par exemple, décidant de donner à toutes ses héroïnes des prénoms avec la lettre A pour initiale. Non, je recrée dans mes livres l'univers méditerranéen qui est le mien, j'entends aussi bien l'univers physique que l'autre, tout intérieur.


Quels sont donc à vos yeux les trais profonds de l'homme méditerranéen?

La passion, d'abord, même si par discipline intellectuelle, il s'efforce à la mesure. Cette mesure, par exemple, chère à la Grèce antique, n'a jamais empêché Antigone ou Electre de répondre ardemment à leur coeur. De même, le sens de l'honneur est identique dans sa conception, en Corse ou en Attique, en Kabylie ou au Liban. Partout également sur ces rivages, la même familiarité avec la mort, souvent le même goût du renoncement et cette "tristesse au fond de la plus grande joie" comme dit à peu près le poète espagnol Garcia Lorca. Albert Camus a, lui aussi, exprimé cette idée sous une autre forme : "Pas d'amour de vivre sans désespoir de vivre."


Vous venez de parler de l'univers physique...

Oui, les pinèdes, les petites plages claires de Bougie, en Algérie, ou de Monemvassia, dans le Péloponnèse; les avenues tièdes, le soir, dans les lents crépuscules, les collines sèches et les grands flamboiements de soleil... A Paris, l'hiver, je me sens une âme de prisonnier. Je suis sensible à la lumière la plus vive. Je vis avec plus d'ardeur, de plaisir profond, dans le grand feu des étés que je passe en Provence, en Grèce, en Italie... Là, j'ai l'illusion que tout est certitude, la souffrance comme la joie, et que chaque journée qui s'écoule a un sens.


Vous évoquez ces régions avec nostalgie et cependant, dans La remontée du fleuve, vous ne montrez pas Nice sous un aspect aimable.

Dans ce roman, la vision de Nice n'est pas la mienne mais bel et bien celle de mon personnage André Gersaint. Gersaint rejoint Nice dans un état d'esprit très particulier qui, longtemps, et jusqu'à sa rencontre avec Françoise, lui rend cette ville insupportable. Après tout, Lamartine a déjà exprimé cette subjectivité dans un vers qu'on rabâche : "Un seul être vous manque..." En ce qui me concerne, Nice est avec Naples et Palerme, l'un des endroits au monde où j'aimerais vivre continûment.


Jean Cayrol a écrit de vous : "c'est un écrivain qui lie, qui renoue, qui rassure. Chacun de ses héros donne appétit de notre terre quotidienne..." Le thème de La remontée du fleuve et le personnage de Gersaint vous semblent-ils répondre à cette opinion?

Je le crois. André Gersaint est présenté dans une période de doute, d'abandon de soi, de "dés-espoir" au sens d'espoir perdu, comme une jarre, fêlée après un choc, laisse perdre son eau. Mais tout lui sera "restitué" par l'amour de Françoise.


L'amour est donc pour vous un remède au désespoir?

Aimer, c'est justifier cette vie que nous perdrons tôt ou tard, immanquablement. L'amour crée cet accord intime avec un monde incompréhensible et qui nous tue. Comme toute vraie passion, il donne à l'âme un rayonnement assez intense pour nous permettre de regarder sans vraie amertume notre destin.


Dans votre roman Le Vésuve, Serge Langereau dit, en effet, qu'il ne veut pas mourir sans avoir connu un de ces grands éblouissements de l'âme qui justifient le passage sur la terre.

Les deux attitudes sont cependant différentes chez Serge Longereau, dans Le Vésuve et chez André Gersaint dans La remontée du fleuve. Le voeu de Serge Longereau est dépourvu de tout racinage métaphysique. C'est le contraire pour Gersaint. Je veux dire que ces deux personnages sont sauvés par l'amour, sauvé de leur abîme intérieur mais à partir d'une disposition d'esprit qui n'est en rien comparable. Pour Longereau, Dieu est mort, pour Gersaint, il en est question. Si je voulais utiliser des étiquettes, j'ajouterais que le premier est "Camusien" et le second "Dostoïewskien".


Le salut, pour Gersaint, est donc dans l'amour de Françoise?

Les images finales du récit marquent suffisamment, je pense que Gersaint, grâce à Françoise, a enfin trouvé son eau la plus claire, lui qui mourait d'un véritable dessèchement de l'âme.


Ce thème, vous auriez pu le situer dans n'importe quel endroit du monde, Amsterdam ou New York par exemple, que vous connaissez aussi bien.

Puisqu'il fallait choisir un lieu précis, j'ai préféré Nice, non sans avoir longuement pesé ce choix. J'y ai même passé exprès quelques semaines juste avant de commencer à rédiger mon livre pour me convaincre, entre autres choses, que ce décor convenait à mon thème, de préférence à Paris, New York ou Amsterdam. C'est que Nice est en effet un lieu de vacances et de liberté, dont le seul nom est évocateur de fêtes solaires, d'insouciance heureuse, de plaisir facile. Cela me procurait le contraste violent que je souhaitais avec l'obsession dans laquelle s'était enfermé Gersaint.


La villa de Holberg existe t'elle?

Elle existe en effet sur les hauteurs de Cimiez, avec le même jardin qu'on peut ou non considérer comme le jardin édénique dans une acception symbolique, tout comme la plaie au flanc de Holberg, plaie qui ne se referme pas. Et encore, tout comme l'image volontairement ironique de "l'ange blanc" dont je n'ai pas inventé l'affiche. A cette époque, sur tous les murs de Nice, elle disait que "l'ange blanc" viendrait "punir les méchants", et cette trouvaille d'un imprésario malicieux m'a frappé tant je m'insérais moi-même, en ce moment, dans la hantise de mon personnage.


Comme pour Cela s'appelle l'aurore, vous avez recours dans La remontée du fleuve à un élément policier.

Le thème m'obligeait à confronter la justice des hommes à une justice supérieure et à faire intervenir, par conséquent, l'inspecteur Pietri. Cela signifie qu'on peut lire mon livre comme une histoire policière avec la dose convenable de "suspense", comme on dit, et de sensualité, mais on peut y reconnaître aussi, je le souhaite, le mythe éternel de l'homme jeté hors de l'ordre divin et qui erre misérablement à travers son désert intérieur, jusqu'à ce qu'il trouve enfin la source unique qui le sauve et lui fait conjurer l'épais silence du monde.


Dans La remontée du fleuve, le personnage féminin n'a pas l'intensité, par exemple, de Silvia dans Le Vésuve, ou de Clara dans Cela s'appelle l'aurore, est-ce voulu?

N'en doutez pas. Je n'ai pas cherché à peindre une héroïne au sens fort du terme, c'est à dire à mettre en scène une femme exceptionnelle par la hauteur ou la violence de ses sentiments ou par la valeur de ses mérites. Dans Cela s'appelle l'aurore, le docteur Valério choisissait, entre deux femmes, la meilleure, la plus noble. Dans Le Vésuve, Serge Longereau s'éprenait d'une jeune fille, très belle, et qui répondait ardemment à sa passion jusqu'à le détourner de son devoir. Il me fallait ici, pour rendre sensible la lente guérison de Gersaint, une femme de "tous les jours", une femme comme il en existe des milliers dans la vie, un être sûr, c'est à dire à la fois une amoureuse et une compagne. Non, Françoise n'est pas une héroïne douée d'une âme supérieure et très affinée. Mais telle qu'elle s'offre à Gersaint, jeune et saine, avec sa morale un peu courte, sa soif de bonheur et sa tendresse inépuisable, elle représente le contraire de la solitude, et, au delà du sexe, une alliance contre le destin, une possible communion avec le monde. Pour Holberg, Françoise n'était qu'une partenaire. Pour Gersaint, elle est une réponse à ses plus angoissantes interrogations. Les philosophes catholiques exaltent la vertu rédemptrice de la femme. Sans vouloir les rejoindre à ce niveau, c'est bien cependant la signification que j'ai voulu donner à Françoise.


Est-ce intentionnellement aussi que vous avez marqué Gersaint d'un signe du zodiaque, en l'occurrence le scorpion?

Nous sommes au temps des pythonisses, des horoscopes dans la plupart des quotidiens, et il existe même des hebdomadaires et des revues spécialisées dans ce domaine. Notre époque technicienne, si riche en découvertes et en exploits, ne fait qu'augmenter nos angoisses et nos vertiges.


Vous croyez donc en l'astrologie?

C'est l'un de mes personnages qui y croit ! Pour ma part j'en suis resté au degré le plus simple : si les astres influent sur les marées, les germinations, les flux périodiques des femmes, etc. pourquoi n'influeraient-ils pas sur les caractères ? Ce raisonnement est trop court pour m'inciter à lire les rubriques astrologiques et encore moins à me munir d'une rose, d'un rubis ou d'une clé à molette le vendredi, comme tous les natifs de mon signe qui est celui du taureau !


Vous reconnaissez tout de même une certaine valeur psychologique aux signes du zodiaque?

Je vous avoue que j'y incline légèrement, et ce livre n'y a pas peu contribué. J'avais déjà composé le personnage de Gersaint d'après certaines observations sur une personne réelle et native du scorpion. Par hasard, je tombe sur l'opuscule d'André Barbault consacré à ce signe. André Barbault affirme que l'angoisse est un état psychique familier du scorpion. Celui-ci est marqué par la hantise de la faute, de la punition, par des sentiments Dostoïevskiens de culpabilité. Au point le plus aigu, son angoisse le conduit à l'altération du sens de la vie, au suicide et au meurtre. André Barbault parle également à son sujet de sensualité puissante, d'un goût de communion charnelle, et il ajoute : "sa personnalité oscille entre deux pôles : la chair et l'âme; le rut et l'élan vers Dieu". Pour l'aspect physique, il écrit que le scorpion n'est ni bavard, ni démonstratif, qu'il faut lui arracher les confidences, qu'il est secret, inquiétant. J'ai été très surpris que les traits généraux indiqués par Bardault concordent avec ceux que j'avais déjà observés sur le vif, d'où l'idée d'introduire les allusions que vous venez de signaler.


Comment écrivez-vous?

Durant toute la période où le livre se forme en moi, où les créatures commencent à vivre d'une vie presque autonome, où je pense à elles comme à des amis réels, bien vivants, je prends des notes sur des bouts de papier, de vieilles enveloppes, et même des tickets de métro. Bien entendu, j'ai aussi des carnets que je remplace très vite et que, par conséquent, je ne remplis jamais. J'y déverse tous mes matériaux an vrac, et si impatiemment que souvent je ne peux me relire. Il m'arrive aussi de me réveiller la nuit, alerté que je suis au fond de mon sommeil par un détail important à formuler. J'ai appris à écrire dans l'obscurité sur de grandes feuilles de papier que je place à ma portée avec un crayon. Il ne s'agit jamais, vous l'avez compris, que d'un mot ou d'un élément de phrase. Parfois, l'obsession de mes personnages est si forte que ma vie ordinaire en est perturbée. Je me souviens d'une conférence que je prononçais à l'époque de La remontée du fleuve dans un théâtre de province. Je venais d'apercevoir au premier rang des fauteuils, un auditeur à figure léonine qui était infirme et se tenait placé d'une certaine manière, sa béquille entre les jambes. Je me suis interrompu un moment pour noter son attitude en prévision du portrait de Holberg.


Vous ne cessez pas toute autre activité lorsque vous écrivez vos livres?

Jamais dans la période de préparation. Mais dans le temps que je consacre à les rédiger, je sors très peu, je ne vois personne en dehors de mes familiers, je ne vais à aucun spectacle et je ne lis que des récits de voyages ou des essais. Je n'ai plus goût à tout ce qui est étranger à mon travail de création.


Et pour ce travail vous avez des heures préférées?

Pas du tout. Je m'arrête lorsque j'ai sommeil ou lorsque j'ai faim et aussi, et surtout, lorsque j'ai envie de voir les miens.


Vous écrivez à la main?

La première rédaction entièrement à la main, la seconde à la machine, elle n'est jamais définitive non plus. Je la corrige autant que la précédente et c'est cette version maculée que ma femme recopie.


Oubliez-vous vos personnages?

Aucun ne s'efface complètement de ma mémoire, même s'il n'y laisse qu'une simple trace. Certains continuent en moi leur vie avec autant d'intensité qu'aux jours où je les créais. C'est peut-être pourquoi quelques-uns de mes romans ne s'achèvent pas sur une conclusion définitive. Pour Le Vésuve par exemple, je me suis accordé la possibilité de renouer avec Silvia, dont il me semble ne pas voir épuisé tout le mystère.


Vous identifiez-vous avec vos personnages?

Je prends très au sérieux le "Madame Bovary c'est moi" de Flaubert. Je crois, avec beaucoup d'autres, qu'un roman est d'abord un document psychanalytique complet sur l'auteur. Gersaint, c'est moi, et Silvia ausi, et Clara, et le docteur valério dans Cela s'appelle l'aurore. Je le sais, mais je sais d'avantage que je pétris une glaise invisible, qu'au monde des âmes vivantes j'ajoute le reflet de celles que j'imagine. Par là, surtout, j'ai l'illusion de faire concurrence à Dieu, c'est à dire de créer moi aussi des êtres avec leur vie propre et qui finissent par m'échapper un peu sans que, cependant, je cesse de rester lié à chacun et à tous par ce courant de sentiments qu'on appelle communément l'amour.


Quand avez-vous commencé à écrire?

Vers dix-sept ans, d'abord des poèmes. J'ai dirigé à cette époque une petite revue qui s'intitulait Le profane. Ensuite, j'ai écrit mon premier roman, il était très âpre, très tumultueux. Mais je suis tombé amoureux de la dactylo qui le recopiait et, dans cet égarement, j'ai perdu les copies sans que, d'ailleurs, cette perte m'ai affecté de façon dramatique.


Le théâtre, semble t'il, vous requiert autant que le roman?

J'ai écrit six pièces, et j'en ai adapté d'avantage. Pour un méditerranéen, le théâtre est quotidien. La Commedia Del'Arte se joue à toute heure du jour dans n'importe quelle rue de Tunis, d'Alicante ou de Gênes.


Avez-vous été tenté de jouer la comédie ou de mettre une oeuvre en scène?

C'est une tentation dont, très vite, j'ai mesuré les limites. Cependant, je me suis longtemps intéressé à des troupes d'amateurs et particulièrement à une jeune compagnie d'Alger : "Le théâtre de la rue" dans les années qui ont précédé la révolution algérienne. J'ai même écrit deux pièces à l'intention de mes camarades. Je crois que cette expérience m'a été très profitable. J'ai appris beaucoup en ce qui concerne l'art du dialogue, par exemple. J'ai mieux compris l'art du comédien, non pour entrer dans la peau du personnage, mais au contraire pour faire entrer en lui ce fantôme, jusqu'à en être habité.


Après la littérature, quels sont les autres moyens d'expression qui vous tentent?

La peinture, le cinéma...


Si vous étiez mis dans l'impossibilité d'écrire, que feriez-vous?

Ecrire est seulement un remède provisoire. L'imagination est une maladie dont on ne guérit jamais.


Source: La Remontée du Fleuve, ed. du Seuil, 1964.