Montserrat


Critique parue dans le Monde illustré théâtral et littéraire du 5 juin 1948.

le Monde littéraire du 5 juin 1948

C'est un succès indiscutable qu'a obtenue la pièce en trois actes de M. Emmanuel Robles; un succès qui a réjoui tous ceux qui aiment le théâtre. "une des meilleurs spectacles que la saison 1947-1948 ait offert", écrit M. Jacques Lemarchand, un des plus pertinents critiques de Paris qui ajoute : "Et peut-être le meilleur..."
C'était la première pièce présentée de M. Emmanuel Robles, romancier et essayiste, et on ne peut que se féliciter de voir un écrivain, un véritable écrivain, obtenir du premier coup l'audience et l'estime de la critique et du public. Comme le remarquait très justement le critique de L'Aurore, "le succès de Montserrat inflige un éclatant démenti aux directeurs de théâtre qui prétendent manquer de manuscrits."
On ne soulignera jamais assez l'importance et la qualité du succès de cette pièce, d'une noblesse et d'une dignité éclatantes, d'un ouvrage qui ne cherche à faire aucune concession aux goûts des directeurs, aux habitudes du public, aux préjugés de la critique. M. Emmanuel Robles peut se vanter d'avoir, sans faire aucun compromis, su composer une pièce qui n'a d'autre ambition que d'être une oeuvre de qualité. "Voilà une oeuvre, écrit M. G. Joly dans L'Aurore, qui fait honneur au discernement de l'aide à la première pièce. Elle marquera une saison en proie à l'inflation scénique et qui a infligé tant de déceptions..."

L'AUTEUR

M. Emmanuel Robles est cependant un écrivain qui était fort estimé. M. Edmond Brua qui le connaît bien, tout en se réjouissant du succès de son ami, résumait dans Alger, la carrière de M. Emmanuel Robles, écrivain nord-africain (il est né à Oran en 1914) : "Les romans ou les nouvelles d'Emmanuel Robles révélaient depuis longtemps un auteur dramatique en puissance, par le dépouillement et l'intensité de l'action, l'acuité du trait psychologique, la netteté du découpage, la concision nerveuse du dialogue. Il vient, jeune encore - il a à peine trente quatre ans - de nous donner sa première pièce et c'est, comme il fallait s'y attendre, un succès.
Le succès qui n'est pas autre chose ici que la récompense du talent et du travail, n'a d'ailleurs pas cessé de sourire à Robles depuis ses débuts dans les lettres. Ses ouvrages ont conquis à chaque parution un public de lecteurs de plus en plus étendu et de plus en plus fervent. Ce sont La Marie-des-quatre-vents, La vallée du paradis, L'action, Nuits sur le monde, Travail d'homme, et enfin, Les hauteurs de la ville, terminées depuis un an, mais victimes momentanées d'un accident d'édition.
On sait que Travail d'homme a eu la rare faveur de remporter successivement le Grand Prix Littéraire de l'Algérie et le Prix du Roman Populiste.
Montserrat, la première pièce dramatique d'Emmanuel Robles, bénéficie d'une fortune analogue puisque, primée au Concours de Jeunes Auteurs, elle vient d'être créée simultanément le mois dernier, au Colisée d'Alger et au Théâtre Montparnasse-Gaston Batu de Paris."
Un autre de ses amis qui l'a connu lors de ses débuts en Afrique du Nord, le chroniqueur très original de Combat, M. E. Scotto Laviria, à écrit pour les lecteurs de son journal un portrait très vivant de l'auteur de Montserrat : "Avec Emmanuel Robles, il faut tout de suite en venir aux mains, car mieux que son visage, elles donnent la clé de l'homme. Non point par le spectacle des lignes de leur paume, que seule quelque gitane diseuse de bonne aventure et qui aura trouvé Robles flânant autour des étalages de livres du marché de Chartres à Alger, pourrait peut-être se vanter d'avoir vue au repos. L'auteur de Montserrat, en effet, tout en ayant la langue assez bien déliée, s'exprime surtout par le dessin animé de ses mains. De sorte que s'il faut l'écouter pour le connaître, il suffit de le voir pour l'écouter.
"Que disent-elles donc ces mains? Une certaine manière de les fermer en poire, et de leur imprimer, plus ou moins près du corps, un mouvement vertical, témoigne - suivez-moi bien - de la densité de l'homme. Grâce à elles, il se trouve constamment ramené vers la terre où se trouve pour lui la fontaine de vie. Aussi n'a t-il pas à craindre cette "désintégration de l'esprit par la littérature" dont parlait récemment Badeau à propos de Charles du Bos.
"Quant à ses autres gestes de ses mains volubiles qui pointent, tranchent, poussent, tirent, caressent, arrachent, planent, plongent et se rétablissent au rythme alterné d'un tango languissant et d'une cachucha éfreinée, ils sont le propre d'un homme qu'aucune situation ne saurait jamais dérouter. Thésée, il eût pu retrouver l'issue du Labyrinthe sans le secours d'aucun fil. Et, après avoir réglé son compte au Minotaure, il eût, bien sûr, enlevé Phèdre et sa soeur, non sans avoir au préalable fait passer à leur mère le goût des bêtes à cornes.
"Sa curiosité de la vie, son goût pour les créatures le portent à tout voir et à tout entreprendre. Pas de tâche, par lui même assignée, dont il n'arrive à bout. Pas de situation, si critique qu'elle soit - incendie, chute d'avion, bombardement ou bagarre - de laquelle Robles ne se tire indemne, des notes "plein les poches", le regard amusé la bouche gourmande de nouvelles aventures. La façon bien à lui qu'il a de se "démerder" pourrait être comparée à celle d'un lion, si elle n'était pareille à celle de la grenouille qui, tombée dans un bidon de lait, se débattit tant et si bien qu'elle transforma le liquide en fromage et fût sauvée, en même temps qu'instruite.
"A Paris où il est venu en coups de vent mettre au point Montserrat, Robles se sent "un homme traqué", soupirant à peine arrivé, après la Méditerranée qui, du sommet des collines d'Alger qu'il habite, inspire son travail quotidien. J'ai tout de même pu lui demander s'il était content de l'interprétation de sa pièce. "Elle est comme ça", me dit-il en me montrant, nerveusement posée sur la table, une main fermée de laquelle seule émerge, debout et raide, un pouce turgescent de satisfaction. Une fois de plus, Robles a eu la main heureuse.

LA MISE EN SCENE ET L'INTERPRETATION

On peut écrire que c'est avec ferveur que les metteurs en scène et les acteurs ont servi l'oeuvre de M. Robles représentée le même soir à Paris et à Alger.
C'est M. Louis Foucher qui, à Alger, a dessiné les maquettes des décors, dirigé les représentations de la Troupe, assuré la mise en scène : "il a mis dans cette création, écrivait le subtil écrivain algérien, M. Edmond Brua, toute sa conscience et toute sa foi. La mise en scène du Colisée d'Alger fut remarquable de netteté et de précision. Les comédiens d'Alger ont défendu l'oeuvre avec un enthousiasme digne de Montserrat.
L'interprétation algérienne "dans l'ensemble n'a laissé percevoir aucune fausse note criarde." Elle ne fut peut-être pas sans défaut. L'on doit cependant, comme le fait M. Edmond Brua, décerner la palme de cette création à Mme Renée Audibert qui prêta à la mère des accents pathétiques, déchirants, inoubliables et des gestes d'une beauté tragique... Elle a bouleversé, elle a tiré des larmes. D'un bout à l'autre de son rôle, elle s'est montrée une grande artiste..."
Au théâtre Montparnasse, c'est M. Vandéric qui avait bâti la mise en scène. "Elle est, précise M. Jacques Lemarchand dans Combat, fort habile en ce sens quelle souligne la monté héroïque de la volonté de Montserrat par une rapidité croissante du mouvement. Les solennelles fusillades du début s'achèvent en promptes exécutions : et elles nous importent surtout, à la fin, comme les signes purs du refus de Montserrat..." C'est avec le même enthousiasme que M. Jacques Lemarchand qui a admirablement compris l'oeuvre de M. Robles, décerne des louanges à l'interprétation : "Pour ses débuts, écrit ce critique si consciencieux, M. Emmanuel Robles a eu la chance de bénéficier d'une interprétation remarquable. En tête de laquelle je mettrai M. Claude Martin et Melle Jeanne Cerval. Claude Martin est un Montserrat qui restera. Sa volonté de se taire, ses faiblesses, ses reprises sont d'un excellent acteur. J'ai vu bien des gens se taire au théâtre, et bien souvent, ils ont du coup l'air de quitter la scène. M. Claude Martin, toujours présent, est vraiment le pôle d'attraction de ses "victimes" comme de ses bourreaux. Melle Jeanne Cerval de même, qui dit peu de choses, parvient - sans avoir recours à son charme personnel - à ne se faire pas un instant oublier : ainsi prépare t'elle son message final..."
Aussi bien à Paris qu'à Alger, M. Emmanuel Robles a eu la chance de trouver des acteurs et des metteurs en scène qui ont compris son oeuvre. Mais la qualité d'une oeuvre ne commande t'elle pas bien souvent la qualité de l'interprétation ?

L'ACCUEIL DE LA CRITIQUE ET DU PUBLIC

Rarement une oeuvre fut aussi bien accueillie par la critique. C'est une justice à rendre à ceux qui, toutes les semaines, ont pour mission de juger des oeuvres théâtrales dont quelques-unes ne méritent pas qu'on se déplace. Mais c'est avec joie que la critique parisienne et algéroise a souligné le succès obtenu par les représentations de Montserrat. Avec un peu d'étonnement aussi...
"L'autre soir écrit M. André Frank dans Le populaire, à la première de la pièce d'Emmanuel Robles, nous attendions tous un ouvrage de qualité. Et voilà que, le rideau baissé, on se prit à crier au chef d'oeuvre... Le dialogue, au moment où le drame atteint à son point extrême de tension, se révèle comme l'un des plus beaux, des plus incisifs, des plus puissants qu'il nous fût donné d'entendre depuis longtemps..."
C'est la puissance de M. Emmanuel Robles qui a frappé le critique de L'aurore : "la hardiesse de son sujet, la vigueur de son ton et la vérité de son accent triomphent du paradoxe dramatique auquel son auteur s'est risqué. Car en faisant défiler, deux heures durant, ses protagonistes devant un peloton d'exécution, M. Robles a joué la difficulté...
M. Pol Gaillard dans les Lettres françaises est catégorique : "pourtant aucun doute n'est possible, c'est de très loin le plus beau et le plus grand spectacle actuel..."
Non moins catégorique, M. Jacques Lemarchand annonce dans Combat : "voilà l'un des meilleurs spectacles que cette saison nous ait offerts. Et peut-être le meilleur. Sans doute le plus émouvant... C'est extrêmement beau, parce que l'art, est un métier dramatique surprenant chez qui aborde la scène pour la première fois, sont mis au service d'une pensée très forte et noble..."
Unanimité de la critique ! Joie de ceux qui aiment le théâtre parce qu'un nouvel auteur dramatique est né... Le public a manifesté le même enthousiasme que la critique. Ce fût peut-être pour les parisiens une surprise, mais pas pour ceux qui, trop rares à mon avis, connaissaient les romans de M. Emmanuel Robles, notamment le magnifique Travail d'homme. Puisque le public a si bien accueilli Montserrat, on ne peut que souhaiter qu'il lise avec avidité les ouvrages de l'auteur. La qualité et la puissance du style de M. Emmanuel Robles font de la lecture de sa pièce un réconfort. Très scénique, cette pièce semble encore gagner à la lecture. On y appréciera plus nettement les nuances, la beauté de la langue et la force des dialogues.

Philippe Soupault


affiche de Montserrat
Affiche de Montserrat au théâtre Montparnasse lors de la première représentation de la pièce à Paris.