ils ont dit...

La revue littéraire Oranaise "Simoun" de décembre 1959 a publié un numéro spécial dédié à Emmanuel Robles. Cette revue avait pour objectif de "livrer un panorama des littératures nord-Africaines". De nombreux écrivains ont choisi de témoigner dans ce numéro : amis ou simples admirateurs, connus ou moins connus, ils lui ont tous rendu hommage.


Notre ami Robles

L'Afrique commence aux Pyrénées. voilà pourquoi Robles est deux fois algérien, unissant en lui, comme beaucoup d'entre nous, le sang espagnol et l'énergie berbère. On sait assez que cela donne une race d'hommes qui se sent mal à l'aise en métropole, mais devant qui, aussi bien, les métropolitains se sentent dans l'inconfort. De même manière, cela donne des oeuvres particulières qui s'inscrivent, bien sûr, dans la tradition française (Robles, de ce point de vue, devrait reconnaître pour pères Maupassant et Flaubert) mais qui se distinguent aussi par un air de barbarie, parfois subtile, parfois sans apprêts. Il y a ainsi dans les oeuvres de Robles, une brutalité, une virilité ostensible, et surtout une générosité qui explique leur succès direct et devant lesquelles ne pèsent pas lourd les centaines de romans qui se publient chaque année à Paris. Qui ne préfèrerait au robinet d'eau tiède d'une certaine littérature l'oued, tantôt sec et pierreux, tantôt déchaîné ? Robles, du moins, sait ce qu'il a à dire. Il le sait et il le sent aveuglément, dans l'obscurité du sang. L'homme aux prises avec la femme, l'honneur des humbles, la tragédie du devoir, la passion jusqu'au sang, et tout cela plongé dans une grande et bonne chaleur populaire, ce sont les thèmes d'une oeuvre que j'ai vu naître et qui a grandi comme une plante vigoureuse sous les pluies et le soleil africains. Cette oeuvre aujourd'hui, s'est imposée à la France où elle nous représente, algériens de toutes races (car la fameuse communauté algérienne, il y a vingt ans que nous autres écrivains algériens, arabes et français, l'avons créée, jour après jour, entre nous) avec la fidélité que nous aimons. Et au delà des frontières aussi elle témoigne pour nous tous, qui nous réunissons aujourd'hui autour d'elle, comme des frères de soleil.

Albert CAMUS.
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Albert Camus
Source : Encarta



Emmanuel Robles

Dans les temps outragés que nous vivons, où notre passé est mis à mal comme notre avenir, quotidiennement, la voix vive et sensible d'Emmanuel Robles nous parvient telle une louange de l'homme qui a encore la faculté d'aimer et de mourir pour ce qu'il aime. C'est une voix que nous entendons de loin, que la distance ne peut affaiblir, que le silence ne peut interrompre. Elle ne murmure pas notre misère mais l'exalte par ses accents et lui restitue une grandeur sans fin compromise. C'est une voix façonnée par la douleur, mais aussi par le courage. Nous pouvons nous confier à elle pour transmettre nos secrets : elle est une preuve de notre liberté.

Non, " la vérité n'est pas morte ", ne peut mourir tant que les personnages droits et ardents d'Emmanuel Robles se servent de mots " innocents ", de mots qui valent leur pesant de vie. Leurs dialogues ne s'effondrent pas dans le langage éclaté, dans un vocabulaire de panique ; ils ne deviennent pas l'ombre même de la parole humaine mais, au contraire, dans notre terrible cacophonie de veilleurs de morts, dans cette rouge lueur d'un univers en proie au drame, ils apportent l'écho d'une langue sûre et fidèle qui n'a point peur de salir son vocabulaire et de faire pression sur l'espoir.

Emmanuel Robles est bien l'homme de la rencontre. Nous le retrouvions soit dans la rue, soit dans ses livres toujours le même, patient et contenu, prêt à reprendre la conversation ou le dialogue au point où il l'avait laissé. C'est un écrivain qui lie, qui renoue, qui rassure. Chacun de ses héros donne appétit de notre pauvre terre quotidienne. Emmanuel Robles nous rend au monde des hommes; il nous remet ce que certains nous avaient arraché, ce droit imprescriptible au bonheur " qui éclaircit le jugement ", cette salubre passion des êtres qui sont fidèles à la cause de ce bonheur. Monde des hommes où l'amour ne grimace pas, où, quand le jour se lève, cela s'appelle l'aurore, où les combats humbles et ceux qui sont valeureux ne sont pas seulement menés par des rivaux " intendants de leur grandeur ".

Emmanuel Robles sait, une fois pour toutes, que rien ne peut finir dans cette éternelle empoignade humaine.

La mort ne se dresse pas au bout comme un astre glacé. " In my end is my beginning ". A chaque instant, tout peut renaître de la cendre, de la haine, de la fierté. C'est la leçon majeure de l'oeuvre d'Emmanuel Robles qui prend la garde même dans la colère ou dans le désespoir, de cette oeuvre gardienne du matin, d'une émotion très ancienne, de la chaleur d'une main ou d'un soleil.

Emmanuel Robles, homme comme les autres, écrivain pas comme les autres, il suffit de regarder dans les yeux de vos personnages pour être rassuré sur notre terre réconciliable.

Jean CAYROL.



Images algériennes d'E. Robles :

Mouloud Feraoun a été dans la même classe qu'Emmanuel Robles. Il l'a perdu de vue pendant quatorze ans, puis a repris contact avec lui.
Il y'a dix ans, j'ai donc retrouvé le camarade de l'adolescence, mais ce camarade m'a introduit auprès d'un homme exceptionnel qui aime ses semblables parce qu'il connaît leur puissance et leur limites, leur inquiétude et leurs souffrances; un homme qui a choisi pour tâche d'exprimer le drame de ses contemporains avec une singulière acuité et dont le métier d'écrivain est avant tout une affaire de dignité. De m'avoir fait connaître cet homme,j'en suis reconnaissant au potache à blouse noire qui, abandonnant ses bouquins poussiéreux, me tint compagnie, un soir d'été, sur un sentier de haute montagne.
Il y'a dix ans aussi, je découvrais l'oeuvre d'Emmanuel Robles Travail d'homme d'abord, puis L'Action et Montserrat. C'était juste avant Les hauteurs de la ville dont j'avais lu quelques pages publiées par la revue Forge.
A partir de là, j'ai assisté pour ainsi dire à l'élaboration de tous les autres ouvrages et je sais à quel point ces ouvrages le déchirent, le dévorent, avec quelle générosité il se livre à ses créatures pour leur communiquer ce souffle de vie dont elles ont besoin. Ces visages inoubliables, ces mâles aventures dans lesquelles leur condition d'homme les engage. Mais quand il a mis le point final à son histoire, que ses personnages ont suivi jusqu'au bout un destin qu'ils se sont eux-mêmes forgés, il a conscience de livrer au public des amis de chair et d'os qui lui disent gentiment adieu, avant de se perdre dans la foule pour aller porter à d'autres le message fraternel de ceux qui luttent et qui souffrent.

Mouloud FERAOUN

Mouloud Feraoun
Mouloud Feraoun (sur la gauche) faisant visiter l'école de Kabylie qu'il dirige au ministre de l'intérieur de l'époque.


le magazine algérien Simoun