naissance d'un personnage


Dans ce texte extrait de la revue algérienne Simoun, Emmanuel Robles explique la naissance du personnage du docteur Valério dans le roman Cela s'appelle l'aurore.


J'ai connu la Sardaigne pendant la guerre. Je l'ai parcourue en tous sens et, à l'évoquer, il me semble retrouver cette sensation d'homme traqué que j'éprouvai dès mon arrivée sur l'aérodrome d'Elmas-Cagliari. Je l'éprouvai d'avantage encore sur ce terrain de Villacidro où, en 1944, nous avions quatre groupes de bombardiers B 26 qui allaient attaquer l'Italie du Nord. A Villacidro, les allemands n'avaient laissé qu'un hangar délabré. Tout autour, c'était l'immense plaine rouge, déserte, où le vent chargeait par longues rafales. Lorsque les avions décollaient, avec, dans leurs flancs, leurs tonnes de foudre, ils soulevaient un nuage de poussière d'un roux vénéneux qui flottait longtemps, dérivait par lentes ondulations, roulé par des souffles rageurs qui parvenaient difficilement à l'entamer, à le désagréger. Toute cette région m'angoissait comme si je m'étais engagé dans un labyrinthe.

Je me souviens d'un départ en mission vers la vallée du Pô et du sentiment de délivrance que je ressentis.
Je me souviens aussi du retour. Je m'étais installé dans l'habitacle vitré du bombardier, tout à l'avant. Submergée par l'eau sombre du crépuscule, la Sardaigne semblait s'enfoncer dans la mer. Nous avions laissé, loin derrière nous, une haute colonne de fumée, un long fantôme noir qui paraissait nous crier : "Qu'avez-vous fait, qu'avez-vous fait?". J'avais encore dans les yeux le trottement dérisoire des petits êtres qui, affolés, traversaient la cour de ce dépôt d'essence près de Piacenza. Perdus dans un vide immense, les éclatements de la Flack fleurissaient le ciel de roses noires, mais la cour me fascinait, soudain transformée en cratère bouillonnant.

Et nous descendions à présent vers la Sardaigne et je ne trouvais pas en moi cet apaisement qui s'élargit dans la poitrine lorsqu'on revient.

Je n'aimais pas Cagliari, ravagée par un bombardement de la flotte alliée quelques jours après le départ des allemands. Toute cette ville, presque abandonnée par ses habitants, avait une odeur fade de fleur morte, une odeur de cimetière, lourde et ténébreuse. Aux environs, on rencontrait des lagunes mélancoliques où se reflétait un ciel africain, blanc et tout vibrant. Dans les vasières s'étalaient des plaques de mousse d'un vert acide qui dessinaient d'étranges rosaces gonflées de pustules. Parfois, au coeur du silence, éclatait le cri d'un oiseau, et ce cri, tombant du ciel à travers l'air tendu, semblait former sur l'eau ces cercles qui ondulaient soudain sans autre raison apparente.

Sur la côte ouest s'étendaient des plages infinies, entre les montagnes brûlées, veinées de rouge, et la mer indigo. A Buggerù, nous avions un centre de repos pour les équipages. La première fois que j'allai me baigner dans ces parages, j'appris qu'un appareil chargé de permissionnaires en route pour Alger avait piqué brusquement près de la côte et s'était englouti.

Pas une voile sur ces eaux, pas un signe de vie. Rien entre ce ciel et cette mer vides ne promettait le bonheur. Couché sur le sable, il fallait fermer les yeux, écouter des voix intimes et rassurantes qui conseillaient d'attendre : "demain peut-être...demain".

Cette Sardaigne du sud était affreusement pauvre. A quelques kilomètres de notre camp se trouvait un village au nom insolite : Gonofanatiga. Toutes les filles s'y prostituaient. A la nuit, les soldats les rejoignaient en camion. Au milieu des terrains pelés, de chaque côté de la route, des maisons longues et basses s'étiraient. Devant les portes, des vieilles nous regardaient débarquer. Nous apercevions derrière elles la lumière d'une bougie ou d'une lampe à pétrole. Les vieilles ne nous faisaient jamais aucun signe. Nous allions vers elles. De larges cernes noirs sur les joues leur donnaient des yeux de chouette. Femmes et filles se livraient avec une sorte d'indifférence lointaine. Elles ne songeaient même pas à se faire payer d'avance et, le moment venu, elles esquissaient maladroitement une protestation qui n'avait rien de comparable à l'habile insistance des professionnelles. "Ce n'est pas assez, encore un billet..." si du premier mouvement on refusait, elles se détournaient brusquement.

Le 23 mars de l'année suivante, l'avion (un junker) qui d'Allemagne me ramenait en Algérie pour une courte mission, dut mettre en panne un de ses moteurs. Trop lourdement chargé, l'appareil s'enfonçait. Le pilote mit le cap sur la Sardaigne. Cent kilomètres encore à parcourir au dessus de la mer. Longtemps, nous restâmes silencieux à épier la naissance de cette côte, de ce refuge. A son tour, le moteur central commença à fumer. Lentement, la mer montait vers nous. Altitude : 1200 mètres... Des flammes méchantes couraient sur l'eau. Nous savions que la radio ne fonctionnait plus. L'opérateur avait laissé son crayon en travers du cahier où la dernière notation disait : "N'entends plus Alger, n'entends plus Cagliari", 1000 mètres... Nous savions aussi qu'il n'y avait à bord ni un "dinghy", ni un seul Maë West". Nous étions seuls.

Une ligne apparut au fond de l'horizon, une ligne brouillée, tremblante derrière les nappes de brumes : la terre. Nous regardions les vagues (attitude : 300m), leurs crêtes blanches. Epuisé, le junker descendait de lui-même, sur son dernier moteur, en planant. Il glissa au dessus d'une plage, frôla de ses roues un mur de pierres sèches et devant lui s'égailla soudain un troupeau de moutons. Le silence qui suivit l'atterrissage fut extraordinaire comme si un vide absolu s'était formé sur des milliers de kilomètres autour de nous. Puis, tout près, un berger cria.

Pendant le temps qu'il me fallu passer près d'Alghero, je me liai avec le médecin-capitaine du camp d'aviation. Je l'accompagnais à bord de sa vieille ambulance lorsqu'il allait visiter les petits détachements de la côte. C'était un milanais d'aspect taciturne, mais avec quelque chose de clair et d'attirant dans le regard. Au fond de ce regard, on devinait une âme secrètement fervente qui devait incliner toujours vers les faibles, les vaincus, les disgraciés. Il me demanda, un jour que nous traversions un village en fête et que j'admirais les jeunes filles gracieusement parées, si j'aimais la Sardaigne, et je lui dit qu'il me serait difficile de m'y attacher tant il me semblait que cette terre, grise, sèche, désolée refusait toute consolation. Je vis bien que ce n'était pas là la réponse qu'il espérait. Une autre fois, il me surprit à la fin d'une conversation sur la guerre en me disant soudain, non sans sourire railleusement comme on le fait entre hommes lorsqu'il s'agit d'une pensée trop intime, qui vient du fond de l'être : "Dans cette vie, tout le temps qui n'est pas consacré à l'amour est du temps perdu". C'est du moins ce que je notai plus tard dans mon carnet, mais je crois qu'il dû affirmer plutôt : "Tout le temps qui n'est pas consacré à aimer...". La nuance me paraît importante pour un homme de son style.

Un soir il me demanda si j'accepterais de rendre service aux gens d'une ferme voisine. Je dis oui et nous nous rendîmes là bas à pied en traversant la lande. J'appris que la plus jeune fille de la maison âgée de seize ou dix-sept ns, avait eu un enfant d'un des soldats du groupe 2/33 (le groupe de reconnaissance de Saint Exupéry) qui avait séjourné quelque temps sur le terrain d'Alghero avant de passer en Corse.

Le père me dit qu'il n'avait plus de nouvelles du séducteur. Celui-ci avait promis de revenir pour se marier et, brusquement, il ne répondait plus aux lettres. On me montra une photo du garçon dans l'espoir que je pouvais le connaître. Comme lui, je faisais partie de l'armée de l'air et on savait (par le docteur bien sûr) que, en ma qualité de correspondant de guerre, je visitais souvent les groupes. J'examinai ce visage qui avait un rien de fuyant dans le regard, de veule dans le sourire. La jeune fille m'observait sournoisement. Elle était petite, très brune, sans grâce, avec de gros seins de nourrice. Non, je ne le connaissais pas, je ne savais rien. On me dit son nom, on me remit une lettre que je posterais à Alger. Qu'espérais t'on de moi?

Si par chance vous le voyez, me dit le père, dites-lui que le petit est beau, vraiment très beau...c'est tout.

Le docteur approuva. Je promis de faire la commission.

Je me souviens encore de cette lumière pâle de fin de jour qui se posait sur tous les visages tournés vers le mien, qui formait entre ces êtres et moi comme un écran transparent et dur, infranchissable. Je dis avant de partir que le garçon reviendrait sans doute, qu'il fallait avoir confiance, comme si on pouvait revenir en Sardaigne, comme s'il était possible de revenir volontairement en Sardaigne une fois la guerre finie.

Passé le portail de la ferme, c'était la lande déjà dans l'ombre. Moi, je savais que je ne reviendrais plus jamais, que je ne voulais plus revenir, et sottement je le dis à haute voix. Le docteur répliqua que lui, au contraire souhaitait de rester toujours. Cette fois encore, je suis sûr qu'il dû sourire, mais il était difficile de voir son expression dans l'obscurité.

Incidemment, un peu plus tard, le petit sergent napolitain qui m'apprenait des tours de cartes me confia, en manière de plaisanterie, que le docteur devait avoir une "belle amie" à Sassari pour s'y rendre aussi fréquemment en payant l'essence de sa poche.

Pourquoi certains personnages vous restent-ils dans ce qu'il faudrait appeler : la mémoire du coeur? Je ne sais. Je puis dire pourtant que l'idée de mon roman Cela s'appelle l'aurore a commencé en moi sa lente, sa timide et secrète germination au camp d'alghero, par ces soirs tristes et oppressants qui voyaient partir le docteur, au volant de sa vieille ambulance militaire, tout droit vers Sassari.

Emmanuel ROBLES

Source : Simoun